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Libye-Attaques OTAN : Pourquoi l’ONU s’est-elle précipitée à attaquer Kadhafi ?

Afrique en Ligne (la Tribune), le 17 mai 2011

mardi 17 mai 2011, par Tilelli

ONU-Libye - Comment, en effet, ne pas avoir envie d’aider des révolutionnaires assoiffés de liberté à se débarrasser d’un dictateur sanguinaire, qui n’a pas hésité à faire tirer sur des innocents désarmés ? Cela semblait tellement évident que quelques raids, bien ciblés, pouvaient définitivement déloger un régime dictatorial incapable de répondre aux aspirations populaires. Répression d’un régime condamné par l’ensemble de la communauté internationale, y compris par la Chine et la Russie. Comment pouvait-on rester indifférents face aux « appels au secours » des insurgés libyens, qui demandaient clairement l’aide de la communauté internationale ? Comment pouvait-on négliger, aussi, le sort de milliers de citoyens arabes dont le destin dépendrait de ce qui allait se passer en Libye ?

Il semble aujourd’hui, malheureusement, que la résolution de cette situation, certes dramatique, est un peu plus compliquée. Les forces insurgées se sont enlisées, la ferveur « révolutionnaire » est tombée, Kadhafi est resté et la coalition internationale s’est avérée, pour l’instant, inefficace pour déchoir le « guide de la révolution » du pouvoir, ne bénéficiant pas d’un appui conséquent des autorités américaines jusqu’à présent.

En outre, la situation en Libye n’a pas été sans impact sur la conjoncture sécuritaire nord-africaine et n’a également pas été sans conséquences sur l’ensemble des insurrections populaires, qui ont touché le monde arabe ces dernières semaines.

La complexité inavouée d’une intervention ratée

Effectivement, tout n’était pas si simple, s’il n’y avait pas un consensus, aussi large qu’on a bien voulu nous le faire croire, au niveau international, pour agir militairement en Libye. C’est qu’il y avait des raisons profondes, des arguments opposés par l’Allemagne et la Chine, notamment, qui n’ont pas été pris en considération :

la structure et les traditions tribales de la société libyenne, la nature politique réelle du Conseil national de transition (CNT), les risques de guerre civile, les potentielles retombées négatives sur le plan sécuritaire en Afrique du Nord. Toutes ces réalités inhérentes à la société libyenne ont été occultées et ce, pour sauver de « courageux insurgés libyens ».

La philanthropie occidentale n’a décidément plus de limites... L’initiative qui a mené au vote de la résolution onusienne consistant à autoriser une intervention militaire en Libye, faut-il le rappeler, a été prise par le président français Nicolas Sarkozy, ce dernier étant influencé par son grand ami le philosophe Bernard Henry Levy, grand « droit de l’hommiste » devant l’Eternel.

Courageux intellectuel qui dénonce la barbarie à visage humain où qu’elle se trouve... sauf en Palestine !Y avait-t-il donc nécessité à intervenir militairement en Libye ? Pourquoi ne le fait-t-on pas aujourd’hui en Syrie ?

L’instauration d’une zone d’exclusion aérienne n’était-elle pas suffisante, pour empêcher que des massacres de civils soient perpétrés ? Toutes ces interrogations paraissent a posteriori légitimes.

Et même si initialement il ne s’agissait pas (officiellement) de renverser un régime autoritaire et sanguinaire, mais d’aider la partie de la population qui s’est rebellée à faire tomber définitivement un dictateur qui ne voulait pas céder.

Est-ce que l’idée d’une intervention militaire aurait été envisagée par les grandes puissances occidentales, si ce qui est arrivé en Libye s’était déroulé en Chine ou en Russie ? Evidemment non.

Cela démontre bien que l’ingérence est surtout, et avant tout, une question de rapport de forces, de domination des « forts sur les faibles ». Cette affirmation de la puissance par les armes, ne risque-t-elle pas de pousser davantage les dictateurs de la planète à faire étalage de la leur (force) en tentant notamment de se procurer l’arme nucléaire, pour éviter d’être menacés dans ce type de circonstances ?

Une spécificité sociologique et historique ignorée !

Même si ce n’est pas très politiquement correct de l’affirmer, la fin de Kadhafi pourrait avoir des conséquences très graves dont il est difficile d’en mesurer l’ampleur. Car, loin d’être une aspiration démocratique populaire, l’insurrection libyenne est plus la manifestation de l’éclatement de l’alchimie tribale sur laquelle reposait son pouvoir. Selon Bernard Lugan (historien, spécialiste de l’Afrique), « à la différence de la Tunisie ou de l’Egypte, la Libye, dont plus de 90% du territoire est désertique, n’est, en effet, pas un Etat, mais un conglomérat de plus de 150 tribus divisées en sous-tribus et en clans.

Ces ensembles ont des alliances traditionnelles et mouvantes au sein des trois régions composant le pays. A savoir la Tripolitaine, avec la ville de Tripoli qui "regarde" vers Tunis, la Cyrénaïque, dont la capitale est Benghazi et qui est "tournée" vers l’Egypte, et le Fezzan, dont la principale ville est Sebba, qui "plonge" vers le bassin du Tchad et la boucle du Niger.

De l’indépendance de la Libye en 195, jusqu’au coup d’Etat qui porta le colonel Kadhafi au pouvoir en 1969, la Libye fut une monarchie dirigée par les tribus de Cyrénaïque. Membre d’une petite tribu chamelière bédouine, le colonel Kadhafi fut porté au pouvoir par une junte militaire multitribale mais dans laquelle dominaient les deux principales tribus de Libye.

Celle des Warfallah de Cyrénaïque et celle des Meghara de Tripolitaine. La plupart des tribus de Cyrénaïque demeurant attachées à la monarchie, le colonel Kadhafi réussit un grand coup politique en épousant une fille du clan des Firkeche, membre de la tribu royale des Barasa, ce qui lui assura le ralliement de la Cyrénaïque rebelle.

Or, aujourd’hui, c’est tout son système d’alliance avec la Cyrénaïque qui a volé en éclats. La date-clé du délitement tribal du système Kadhafi est l’année 1993, quand un coup d’Etat des Warfallah fut noyé dans un bain de sang. Les haines furent ensuite tues, tant la terreur imposée par le régime fut forte, mais les tribus de Cyrénaïque n’attendaient qu’une occasion pour se révolter.

Celle-ci se présenta durant le mois de février 2011. Elles s’emparèrent alors de la région et arborèrent le drapeau de l’ancienne monarchie. Kadhafi avait certes perdu la Cyrénaïque, comme les Turcs et les Italiens avant lui, mais il lui restait la Tripolitaine et le Fezzan.

Dans ces deux régions, le régime avait également constitué de subtiles alliances tribales. Or, aujourd’hui, certaines tribus ont quitté le camp Kadhafi, mais les grandes solidarités demeurent, même si elles sont chancelantes.

A court terme, le principal danger qui menace le colonel Kadhafi n’est pas la Cyrénaïque séparée par plus de 1 000 km de désert de la ville de Tripoli, ce n’est pas non plus la faiblesse de l’armée libyenne et encore moins les volontaires que l’on voit parader dans les rues de Benghazi ou de Tobrouk.

Tout est, en effet, suspendu au choix que vont faire les chefs de la tribu guerrière des Meghara qui domine en Tripolitaine longtemps alliée à celle de Kadhafi, les Khadîdja.

Elle donna un temps, le numéro 2 du régime en la personne du commandant Abdeslam Jalloud avant sa disgrâce de 1993, quand il fut suspecté d’avoir noué des liens avec les putschistes Warfallah.

Si les Meghara demeurent loyaux ou même neutres, Kadhafi se maintiendra un temps encore au pouvoir sur une partie du pays. Dans le cas contraire, il se trouvera alors véritablement en difficulté et contraint de se replier sur sa seule tribu, laquelle n’est forte que de 150 000 membres.

Si les Meghara abandonnaient Kadhafi, cela voudrait dire qu’ils ont l’intention de s’emparer du pouvoir et la Libye serait coupée en deux, la Tripolitaine et la Cyrénaïque se trouvant dominées par les alliances tribales constituées autour des Warfallah et des Meghara. La question qui se poserait alors serait celle de la survie de l’Etat libyen. Ces deux ensembles se

combattront-ils ou bien se partageront-ils le pouvoir dans un cadre fédéral ou confédéral ? Il n’est pas aisé d’avancer un pronostic, mais le danger est de voir apparaître une situation de guerres tribales et claniques comme en Somalie.

Elles pourraient être suivies d’un éclatement en plusieurs régions, ce qui ouvrirait un espace inespéré pour « Aqmi » qui prospérerait au milieu du chaos avec, en plus, dans le sud du pays, une dissidence Toubou, qui aurait des répercussions au Tchad, sans parler, naturellement, des conséquences pétrolières qu’aurait un tel conflit ».

L’intervention militaire menée par la France, l’Angleterre et l’OTAN contre la Libye comporte, en effet, des implications géopolitiques et économiques d’une portée considérable. La Libye est l’une des plus grandes économies pétrolières du monde ; elle détient 3,5% des réserves mondiales de pétrole, soit plus du double de celles des États-Unis.

L’« Opération Libye » fait donc partie, selon certains géo-politologues, d’un programme militaire élargi au Moyen-Orient et à l’Asie centrale, consistant à prendre le contrôle de plus de 60% des réserves mondiales de pétrole et de gaz naturel, y compris les tracés de pipelines et de gazoducs, les pays musulmans possédant entre 66 et 76% de celles-ci (Michel Chossudovsky : La « diabolisation » des musulmans et la bataille pour le pétrole).

Avec ses 46,5 milliards de barils de réserves prouvées (10 fois plus que l’Egypte), la Libye constitue la plus grande économie pétrolière du continent africain, suivie par le Nigeria et l’Algérie.

A titre de comparaison, les réserves de pétrole prouvées des Etats-Unis sont de l’ordre de 20,6 milliards de barils (décembre 2008) selon Energy Information Administration (EIA).

Les évaluations les plus récentes estiment les réserves pétrolières libyennes à 60 milliards de barils, et ses réserves de gaz à 1 500 milliards de mètres cubes (m3). Sa production de pétrole se chiffre entre 1,3 et 1,7 millions de barils par jour, bien en deçà de sa capacité de production.

Son objectif à plus long terme est de produire 3 millions de barils de pétrole et 2 600 millions de m3 de gaz par jour, selon les données de la Compagnie pétrolière nationale libyenne (CPN).

Le BP Statistical Energy Survey estimait, pour sa part, les réserves pétrolières prouvées de la Libye à 41,450 milliards de barils à la fin 2007. Ce qui représente 3,34% des réserves mondiales.

Le pétrole est-il par conséquent le « trophée » des guerres menées par l’Occident et l’OTAN ?

Une intervention militaire réellement à visée humanitaire ?

L’invasion de la Libye sous mandat humanitaire ne servirait-elle pas les mêmes intérêts privés que ceux qui ont été servis suite à l’invasion et à l’occupation de l’Irak en 2003 ?

N’y a-t-il pas un objectif sous-jacent, consistant à prendre possession des réserves de pétrole libyen, en déstabilisant notamment la CPN et, in fine, en privatisant l’industrie pétrolière du pays, soit transférer le contrôle et la propriété de la richesse pétrolière libyenne dans des mains étrangères ? La CPN étant au 25e rang des 100 compagnies les plus importantes du monde.

Le fait également que la Chine joue un rôle central dans l’industrie libyenne n’est-il pas significatif ? La Compagnie nationale pétrolière chinoise (CNPC) a un rôle majeur dans l’exploitation du pétrole libyen, 11% des exportations de ce dernier étant acheminés par la Chine. En effet, d’un point de vue géopolitique, les grandes puissances occidentales considèrent la présence de la Chine en Afrique du Nord comme une « intrusion ».

L’intervention militaire dirigée contre la Libye n’est-elle donc pas destinée à exclure économiquement la Chine de cette région du monde ? Autre élément pouvant expliquer la précipitation de l’ONU à s’engager militairement en Libye : le désistement des compagnies pétrolières étasuniennes,

Chevron et Occidental Petroleum (Oxy), du marché pétrolier libyen, qui ont décidé, il y a à peine six mois (octobre 2010), de ne pas renouveler leurs permis d’exploration du pétrole et du gaz en Libye. Alors qu’en novembre 2010 la compagnie pétrolière allemande RWDIA signait un accord de grande envergure avec la CPN libyenne comprenant l’exploration et le partage de la production.

N’est-ce pas étrange que les compagnies appartenant aux pays qui ont décidé de « s’investir » militairement en Libye tels les Etats-Unis aient moins d’intérêts pétroliers dans ce pays que la Chine et l’Allemagne notamment ? De manière plus générale, c’est le dessein d’une nouvelle carte de l’Afrique qui semble être en jeu : un autre processus de division néocoloniale, en quelque sorte.

Une porte d’entrée stratégique du Sahara vers l’Afrique centrale.

La Libye a des frontières avec plusieurs pays faisant partie de la sphère d’influence de la France, dont le Tchad, le Niger et la Tunisie. Le Tchad représente potentiellement une économie pétrolière conséquente.

Le sud de ce pays est également une porte ouverte sur la région du Darfour au Soudan, région aussi stratégique, vu ses réserves pétrolières. Par ailleurs, l’Union européenne dépend grandement du flux pétrolier libyen : 85% de celui-ci étant vendus à des pays européens.

Si un pouvoir hostile à l’Occident venait à émerger suite à une insurrection populaire en Libye, l’approvisionnement de l’Europe de l’Ouest en pétrole pourrait être perturbé et affecter sérieusement le rendement du premier marché économique mondial. Est-ce pour ces raisons qu’il fallait une « orientation » politique à l’insurrection populaire libyenne, via une intervention militaire onusienne ? Telle est la question...

Samir Hamma

La Tribune/17/05/2011

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