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MOHAMED CHAFIK MESBAH, POLITOLOGUE ET ANCIEN OFFICIER SUPÉRIEUR DE L’ANP, À L’EXPRESSION

« Les Occidentaux veulent un sous-traitant au Sahel »

L’Expression, le 15 juillet 2012

dimanche 15 juillet 2012, par Tilelli

A la faveur de la réunion à Alger des chefs de la diplomatie des pays du Maghreb et de la visite dans notre pays de M. Laurent Fabius, le ministre français des Affaires étrangères, nous avons sollicité l’avis de Mohamed Chafik Mesbah, politologue et ancien officier supérieur de l’ANP, pour un éclairage circonstancié sur la situation sécuritaire au Sahel qui est au coeur de l’actualité.

L’Expression : Réunis, il y a juste trois jours à Alger, les ministres des Affaires étrangères des pays du Maghreb ont convenu de la nécessité d’une stratégie commune pour la lutte contre le terrorisme. Dans quelle mesure pourront-ils concrétiser ce projet ?

Mohamed Chafik Mesbah : Une stratégie commune sur la lutte antiterroriste repose sur deux fondements. Un fondement doctrinal, c’est le rappel du socle des valeurs et des principes qui justifie le rejet du terrorisme comme moyens d’action dans la vie nationale et internationale. Un fondement pratique, c’est la mise en œuvre opérationnelle de ce socle de principes et valeurs à travers un dispositif logistique et sécuritaire visant à permettre de juguler le terrorisme. Sur le plan théorique, une avancée a été réalisée dans la mesure où les ministres maghrébins des Affaires étrangères se réunissent pour convenir, pour la première fois, d’une position de principe commune contre le terrorisme. Pour le moment, cependant, c’est juste une position de principe. Sans compter que les positions ne sont pas aussi harmonisées que cela entre partenaires maghrébins, Algérie et Maroc notamment. Sur le plan pratique, il existe, comme vous le savez, un Comité d’état-major conjoint chargé du dispositif opérationnel de lutte contre le terrorisme au Sahel. Non seulement le Maroc n’en est pas membre - et l’Algérie s’y oppose - mais, en plus, ce comité conjoint n’est jamais passé réellement à l’action. S’il faut espérer une position solidaire des pays du Maghreb et du Sahel, avec impact sur le terrain, le chemin reste à faire.

Comment se justifie, selon vous, ce sursaut d’intérêt international et maghrébin pour la sécurité au Maghreb alors que le terrorisme y sévissait - du moins en Algérie - depuis bien des années ?

Tout naturellement, parce que la crise en Libye a précipité la détérioration de la situation sécuritaire au Maghreb et au Sahel. C’est un nouveau contexte géopolitique qui se dessine où la situation sécuritaire au Maghreb et au Sahel est, étroitement, liée. La crise en Libye a provoqué une dissémination d’armements de tous types ainsi que l’éparpillement des soldats et des légions islamiques mobilisées par le défunt colonel El Gueddafi. Ce sont là des facteurs qui sont à l’origine de la partition intervenue au Mali. Or, le nord du Mali est un prolongement de tout espace sahélien et, dans une certaine mesure, le territoire maghrébin lui-même. Il y a donc une menace évidente pour les pays du Sahel et du Maghreb. Le Maghreb, précisément, est un terrain de connexion entre le Sahel et l’Europe occidentale. C’est potentiellement, une voie d’exportation du terrorisme. L’intérêt qui est porté actuellement à la sécurité dans cette zone, auparavant oubliée, est le résultat de ce contexte régional. Notons, par ailleurs, que les crises localisées sont, de nos jours, insérées dans des logiques diplomatiques sécuritaires qui sont régionales et parfois même internationales.

Ayant réussi jusqu’ici à contenir Aqmi dans le nord du pays, l’Algérie redoute, désormais, le danger qui peut venir du Sud. Du Mali, tout particulièrement. Cette crainte vous paraît-elle fondée ?

Il est étonnant que l’Algérie qui dispose d’une expertise reconnue en matière de lutte contre le terrorisme, n’ait pas pris suffisamment tôt, la mesure de cette menace. Il est illusoire d’admettre qu’Aqmi se contenterait d’évoluer dans un espace cantonné à l’Azawad. La logique qui détermine l’action d’Aqmi porte sur l’embrasement de tout l’espace sahélien avec prolongement sur le Maghreb. Il ne faut pas se tromper de diagnostic. Aqmi n’a pas choisi l’Azawad comme zone de repli, mais comme base de déploiement. A cet égard, la menace interpelle directement l’Algérie qui ne saurait se soustraire à son rôle de puissance régionale, si tant est qu’elle veuille assumer ce rôle. En résumé, les pays occidentaux ont bien conscience de leur objectif dans la région du Sahel. Des objectifs liés à leurs intérêts stratégiques. Ils nourrissent cependant, de l’ambiguïté sur le mode opératoire. Certains pays le disent ouvertement, d’autres pas. Ils sont favorables à une opération militaire qui serait menée pour leur compte, par l’Algérie, et d’autres partenaires africains. Les pays occidentaux se réserveraient l’appui logistique et la supervision diplomatique.

Ne trouvez-vous pas que les pays occidentaux, la France en premier lieu, affichent une attitude qui manque de clarté à propos d’une éventuelle opération militaire au Mali ?

Les pays occidentaux ont bien conscience de ce que sont leurs objectifs dans la région du Sahel. Des objectifs liés à leurs intérêts stratégiques. Ils cultivent, cependant, de l’ambiguïté sur le mode opératoire. Ils sont favorables à une opération militaire qui serait menée pour leur compte par l’Algérie et d’autres partenaires africains. Les pays occidentaux se réserveraient l’appui logistique et la supervision diplomatique. Certains pays le disent ouvertement, d’autres pas. Il ressort implicitement des déclarations des responsables américains et français que les deux pays sont potentiellement en concurrence. La France semble entretenir deux logiques différentes selon qu’il s’agisse des indépendentistes touareg pour lesquels elle manifeste de la compréhension - ou des mouvements terroristes qu’elle déclare vouloir éradiquer. Sur le mode opératoire, la France, indirectement, recommande une opération militaire, tout en souhaitant que ce soit l’Algérie qui en soit le maître d’oeuvre sur le terrain. Il faut être un peu niais pour imaginer que l’Algérie allait faire, avec autant de désinvolture, une tâche d’auxiliaire au profit d’intérêts stratégiques français en Afrique.

Le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, est à Alger dans le cadre d’une visite de travail dans notre pays, la première du genre pour ce qui le concerne. Quelle lecture faites-vous de ce déplacement ?

Effectivement, cette visite est importante à deux égards. Premièrement, elle prouve que l’Algérie reste un partenaire incontournable, pour tout ce qui touche au Maghreb, au Monde arabe, et à plus forte raison, à l’Afrique. Deuxièmement, M.Laurent Fabius qui arrive à Alger crédité de sentiments hostiles au Monde arabe en général et à l’Algérie en particulier, consent à assumer son rôle de ministre des Affaires étrangères de la République française en taisant ses états d’âme. C’est important que la France comprenne que l’Algérie n’est pas seulement un marché mais, également, un acteur diplomatique agissant et efficace. Il faut souhaiter, du côté algérien, que la barre soit placée haut, tant en ce qui concerne les rappels des principes que la capacité à tenir les engagements donnés.

Pensez-vous que la France, sous la présidence de M. Hollande, va modifier sa politique vis-à-vis du Monde arabe et de l’Afrique ?

Hélas non ! Les modifications interviendront sur la forme, c’est probable. Plus de place pour la politique spectacle. Sur le fond, par contre, la diplomatie française, conduite par des appareils pérennes, restera soumise à des forces de pesanteur dont le poids sera persistant. Est-il excessif d’affirmer que c’est, sur le plan symbolique seulement, que le président de la République détermine la politique étrangère de la France ? Ce constat est encore plus valable pour le conflit du Proche-Orient à propos duquel des lobbyes sionistes exercent tout leur effet. Ce n’est pas par impertinence pour M. Hollande - lui qui a bien indiqué vouloir être juste un président normal - s’il est dit ici qu’une réflexion majeure de la politique française vis-à-vis d’Israël exige un dirigeant de la trempe du général de Gaulle.

Pensez-vous que M.Hollande pourrait engager une politique algérienne de substance, réellement, stratégique ?

Le pronostic est réservé. Il faut probablement poser la question sous une autre forme. M.Hollande dispose-t-il de la maîtrise totale sur les leviers de l’action diplomatique en France ? A-t-il lui-même la volonté d’accaparer le contrôle réel sur ces leviers ? Actuellement, pour l’essentiel, ce sont des intérêts mercantiles qui déterminent, au dernier ressort, la politique algérienne de la France. Pour engager une politique de substance stratégique, il faudrait, peut-être, une révolution diplomatique en France. Cela ne semble pas constituer la priorité pour le président français. Soyons plus concret. Hormis quelques inflexions sur la politique de l’immigration, aucune modification substantielle n’affectera les relations algéro-françaises. Y compris à propos de la repentance. La politique algérienne de la France, il faut le souligner, reste connectée à la démarche globale de l’Union européenne et largement concertée avec les Etats-Unis d’Amérique. De ce point de vue, pour ce qui concerne la situation interne en Algérie - notamment en matière de respect des droits de l’homme -, pour l’essentiel, la complaisance actuelle dont bénéficient les pouvoirs publics va persister. Du moins jusqu’à nouvel ordre, dans l’hypothèse d’une précipitation de la conjoncture interne en Algérie.

Comment pourrait évoluer, sous M.Hollande, la position française sur le conflit du Sahara occidental ?

Tout au long de cet entretien, l’accent a été mis sur l’influence pérenne des appareils et autres forces de pesanteurs sur l’action diplomatique française. Qu’en est-il par rapport au conflit du Sahara occidental en particulier ? Premièrement, rien ne presse M.Hollande à réviser la politique française sur la question qui, en effet, est trop alignée sur le Maroc. Deuxièmement, les intérêts marocains sont suffisamment représentés dans les sphères de décision françaises pour que puisse être remis en cause l’avantage acquis par le Maroc.

L’Algérie est l’objet de pressions insistantes pour intervenir, militairement, au Mali. Quel intérêt aurait notre pays à céder à ces sollicitations ?

L’Algérie est incontestablement, face à un dilemme. Au plan de la doctrine et des principes, elle a tout intérêt à ne pas s’impliquer dans une opération militaire au Mali. L’argument doctrinal peut être, facilement, remis en cause. Si au titre d’une intervention effectuée sous le couvert de l’Union africaine avec un mandat du Conseil de sécurité des Nations unies, l’Algérie serait appelée à intervenir militairement. Une implication militaire au Mali risque, néanmoins, d’entraîner des conséquences fâcheuses sur le plan interne en Algérie. Surtout si l’opération militaire tourne à l’enlisement. Sur le plan politique également, il serait désastreux, par rapport à l’opinion publique nationale, que l’Algérie intervienne militairement sans avoir construit au préalable un consensus national autour de la question. Pourtant, « la nature a horreur du vide », c’est une règle bien connue. A défaut de s’impliquer militairement, l’Algérie risque d’être supplantée par d’autres pays ou d’autres forces. Pour des intérêts qui ne convergent pas, nécessairement, avec ceux de l’Algérie. La vocation de l’Algérie d’être une puissance régionale sera battue en brèche. Sa crédibilité auprès des puissances occidentales sera, en outre, affectée. Le dilemme est d’autant plus fort qu’une solution politique semble être une vue de l’esprit. L’Algérie, pour la première fois dans son existence, est confrontée à une situation inédite qui demande à la fois de la réflexion, de l’initiative, et surtout du courage.

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