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Rébellion touarègue au Mali : « Nous avons intérêt à négocier »

Marché tropicaux et Méditerranéens, le 22 mars 2012

vendredi 23 mars 2012, par Tilelli

Les revendications des soldats mutins à l’origine du coup d’Etat au Mali portent sur le manque de moyens dont ils ont disposé pour combattre une rébellion touarègue renforcée et réarmée depuis le soulèvement en Libye. Mohamed Ag Mahmoud, directeur de l’Agence de développement du Nord du Mali (ADN), d’origine touarègue, nous a accordé la semaine dernière (16 mars) un long entretien pour évoquer la question complexe de la résurgence de la rébellion touarègue et la fragilité de la situation au Mali. Entretien exclusif.

MTM : Pourquoi le problème touareg ressurgit-il aujourd’hui ?

Mohamed Ag Mahmoud : Ce problème existe depuis les années 1960. C’est un problème hérité de la colonisation, avec le découpage à l’équerre de pays qui ne repose pas sur des réalités. Les Touaregs se retrouvent sur plusieurs pays. Au Mali, ils occupent les deux tiers du territoire du Nord, quasiment désertique. Dans un jeu démocratique normal, ils n’ont pas voix au chapitre. Dans une élection, ils représentent à peine 10 %. Le modèle de gouvernance ne leur permet pas de s’épanouir. Historiquement, ce sont de grandes tribus organisées qui s’autogèrent, avec un mode de pensée et une culture propre. En 1963, la rébellion a été noyée dans le sang. En 1990, les enfants de ceux qui avaient été écrasés se sont réorganisés pour réclamer des droits. Moi-même, j’ai fait partie de ceux qui ont pris les armes en 1990. Un pacte de paix a été signé en avril 1992.

En 2006, un autre groupe a repris les armes, constatant que le pacte national n’avait pas été appliqué. Ce pacte avait prévu beaucoup de choses, certaines réalisables, d’autres difficiles à réaliser, comme le volet développement. Le Mali est pauvre et dispose de peu de moyens et il n’a pas été suffisamment aidé pour réaliser tout ce qui avait été promis.

Finalement, l’Accord d’Alger a été signé le 4 juillet 2006. Parmi les points stipulés dans l’accord, un forum de développement a été organisé en 2007 à Kidal. Ce forum a permis de cibler 39 projets structurants. L’accord avait également prévu un programme pour la réinsertion de 10 000 jeunes. Ce programme évalué à FCFA 22 milliards que l’Agence de développement du Nord (ADN) est chargée de mettre en œuvre n’a pas été exécuté. Nos moyens financiers n’ont été que de FCFA 1,1 milliard, ce qui nous a permis de réinsérer environ 1 200 jeunes.

C’est une des causes de la rébellion d’aujourd’hui. Dès lors qu’on les a désarmés, ils ont des droits. Les partenaires financiers qui avaient promis n’ont pas été présents. Au moment de la signature, tous sont toujours prêts à aider, mais après… L’État reste seul. La paix obtenue, on oublie.

MTM : Aujourd’hui la situation est particulièrement instable, avec des attaques de rebelles touaregs sur plusieurs villes du nord, avec notamment l’aide de militaires touaregs maliens rentrés de Libye. Quels sont les mouvements présents sur le terrain ?

M.A.M. : En 2010, nous avons observé l’apparition d’un mouvement, le MNA (mouvement national de l’Azawad, Ndlr) qui revendiquait l’indépendance. Ses représentants, considérant que l’accord d’Alger n’avait pas été appliqué et que le développement n’était pas venu, réclamaient alors l’indépendance. Nous ne les avons pas pris au sérieux au début. Ils envoyaient des messages par internet, manifestaient avec des écoliers et n’avaient pas de moyens militaires.

La chute du régime libyen a tout changé, remettant sur les routes des Touaregs qui avaient été enrôlés par Kahafi, avec un armement important. Nous avons envoyé des émissaires pour les canaliser nos ressortissants, les aider à rentrer à Kidal pour qu’ils ne s’imbriquent pas dans cette situation, mais cela n’a représenté que quelque 500 personnes, des Touaregs du groupe des Imghad. Les autres militaires venus de Libye se sont réfugiés dans les grottes dans les montagnes du Nord. Les membres du MNA les ont rencontrés pour les mettre dans une logique de libération du territoire. Ils se sont alors entendus pour créer le MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad, Ndlr).

MTM : Et comment expliquez-vous l’apparition d’un nouveau mouvement, Ansar Dine ?

M.A.M. : Peu avant le déclenchement par le MNLA de la rébellion, un certain Yad ag Gahli, émissaire du gouvernement, qui était en négociations avec le MNLA pour que ses troupes entrent dans l’armée, s’est retiré pour créer son propre mouvement : Ansar Dine, il y a maintenant 4 ou 5 mois. Son mouvement Ansar Dine (en français « Ce qu’il fait, il le fait pour l’islam ») affiche une tendance islamiste radicale.

Il est sorti des négociations, pour garder le contrôle par rapport aux autres tribus touarègues et par réflexe tribal, sa tribu le suit, même si tous ne partagent pas forcément le même idéal religieux. Dans son groupe, il a récupéré certains éléments de l’armée nationale, car il était un des signataires de l’accord de 2006, un leader de cet accord. Il a aussi des parents qui se trouvaient déjà dans la nébuleuse Aqmi (Al-Qaida au Maghreb), qui l’ont rejoint. Prônant la charia, Yad ag Gahli a convaincu Aqmi de l’appuyer dans ses opérations.

Depuis la mi-janvier, le MNLA et Ansar Dine ont mené les premières attaques ensemble et ont pris Ménaka. Le MNLA, mouvement laïc, est en aujourd’hui en train de se faire supplanter par ces mouvements extrémistes Ansar Dine et Aqmi. Le MNLA est totalement fagocité. Son idéal laïc, indépendantiste, ses revendications sont en train d’être éclipsés par la montée de l’extrémisme. Nous savons qu’ils ont des complicités à Bamako. Le même mouvement Ansar Dine existe dans la capitale, mais sous une forme pacifique. Tous les vendredis à Bamako, il mobilise les foules. Quand, il donne un mot d’ordre, c’est toute la ville qui se met en mouvement. Ansar Dine du Nord a adressé une lettre pour dire qu’il n’acceptait de médiation qu’à travers Ansar Dine du Sud.

La revendication touarègue est récurrente et, dans une certaine forme, légitime puisque le développement ne s’est pas fait comme promis. Les Touaregs ne sont pas des fanatiques. Tôt ou tard, un conflit entre le MNLA et les autres mouvances. Ils sont en train de pactiser avec le diable, car ils ont besoin de la libération du territoire.

MTM : Comment peut-on trouver une issue à cette situation ?

M.A.M. : En fait, nous avons intérêt à négocier. Nous pensons que c’est important qu’il y ait négociation, car si des négociations sont engagées, les choses vont se clarifier. Chaque groupe va exprimer ses revendications. Si on parvient à s’entendre avec le MNLA sur des choses réalistes, sur ce qui n’a pas été fait ou achevé et si on arrive à les mettre dans le camp de la paix, les autres vont réclamer l’application de la charia. Le Mali est un pays laïc, aucun Malien n’acceptera la charia. En négociant, nous allons créer une division. Ceux qui sont dans le groupe Ansar Dine ne sont pas forcément religieux. Yad ag Gahli appartient à une tribu, les Ifoghas. Chef militaire, il peut entraîner avec lui des personnes qui ne partagent pas ses idéaux, mais qui le rejoignent du fait de l’appartenance à la tribu. Au moment des négociations, il sera pris en étau par les siens pour le ramener dans une logique supportable. Les intégristes chez les Ifoghas sont marginaux.

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