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France-Mali : Une paix à la française

L’Indépendant du 29 février 2012

mercredi 29 février 2012, par Tilelli

Quand Juppé veut imposer au Mali une paix à la française avec ses protégés du MNLA - Non aux primes à la criminalité. Le ministre des Affaires étrangères de la République française vient de boucler une tournée expresse au Bénin, au Burkina Faso et au Mali avec au centre de ses préoccupations la situation sécuritaire dans la bande sahélo-saharienne, notamment le brûlant dossier du Nord-Mali Au cours de ce périple Alain Juppé n’a eu de cesse de prôner le dialogue entre l’Etat malien et les bandits armés du MNLA dont il s’est soigneusement gardé de condamner les atrocités commises à Aguelhok. Gare aux primes à la criminalité que la paix à la française qui se dessine laisse entrevoir !

Un illustre inconnu, un certain Mahmoud Ag Aghaly, à l’allure d’un bagnard fraîchement évadé de prison, qui s’autoproclame président d’une république de l’Azawad n’existant que dans sa tête ; des mercenaires touareg qui, après avoir fui les bombes de l’OTAN et les balles des anti-kadhafistes pour se retrouver dans la patrie de leurs pères, le Mali, n’ont rien trouvé de mieux pour exprimer leur gratitude que de retourner leurs armes contre elle ; des éléments d’AQMI (Al Qaïda au Maghreb Islamique) dont le noyau dur est composé de combattants du défunt GSPC (Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat) quittent leur Algérie natale -au cas où ils n’en n’ont pas été boutés -pour venir tuer, au nom de l’islam, des musulmans maliens ; il faut ajouter à ce tableau des trafiquants en tous genres (drogues, armes, cigarettes…) qui entendent faire du Sahara malien leur paradis ou tout au moins un no man’s land où ils mènent tranquillement leurs activités criminelles loin de tout empêcheur-de-tourner-en-rond. Cet opéra du Sahel se déroule avec la bénédiction d’un metteur en scène hors-pair, Paris, qui tire les ficelles dans l’ombre.

Ce tableau n’aurait été qu’un joyeux cirque si les méfaits de ses acteurs ne se traduisaient pas par la mort d’innocentes victimes et la tragédie de l’exil pour des populations qui ne demandaient qu’à vivre en paix avec les autres communautés du Mali, le coup d’arrêt à des projet de développement avec pour conséquence l’aggravation du chômage et de la pauvreté pour des dizaines de milliers de personnes. Le Mali dont le système démocratique est cité en exemple en Afrique et dans le monde, dont les performances économiques sont remarquables et qui a vocation à jouer un rôle majeur dans la stabilisation de l’Afrique de l’Ouest, ne mérite pas un tel complot.

En effet, comment des convois de mercenaires touareg fuyant l’enfer libyen et traînant des armes lourdes ont-ils pu traverser l’Algérie sans la complicité de ce pays ? Comment ont-ils pu échapper aux yeux de lynx des puissants satellites d’observation aussi bien de la France que de la NSA des Etats-Unis d’Amérique ?

Dans ce cruel opéra du Sahel, la Mauritanie n’est-elle pas allée jusqu’à se livrer, dans un passé récent, à un sanglant rodéo sous l’aile protectrice de la France, une équipée qui a fait quatre innocentes victimes civiles au nombre desquelles une jeune femme et une fillette de six ans, toutes des Touareg de Tombouctou affreusement mutilées sous les bombes franco-mauritaniennes. Dire que l’opération franco-mauritanienne s’est soldée par un échec retentissant, les deux compères ayant réalisé le tour de force de faire tuer les otages français, qu’ils étaient censés libérer, par leurs preneurs d’AQMI.

Des enfants de chœur n’auraient pas fait mieux. Il est vrai que pour le président mauritanien, Mohamed Ould Abdel Aziz, venu au pouvoir par un coup d’Etat et actuellement en bute à d’inextricables problèmes internes sur fond de vives contestations, le dossier de la bande sahélo-saharienne apparaît comme du pain béni. Ses fanfaronnades à propos de la lutte contre AQMI procèdent d’une tentative de diversion pour faire oublier ses problèmes intérieurs.

Que faut-il attendre de la France de Nicolas Sarkozy et d’Alain Juppé ? Pas grand-chose car Paris joue un jeu pour le moins trouble. Les sorties de son ministre des Affaires étrangères étayent à suffisance cette assertion. Ne s’était-il pas réjoui des « succès militaires engrangés » par les bandits armés du MNLA avant de demander d’ouvrir des négociations avec ces hors-la-loi ? Des déclarations qui ont suscité chez les Maliens désapprobation et indignation. Il a fallu que le ministre de la Coopération, Henri de Raincourt, soit dépêché à Bamako pour venir corriger l’effet désastreux de la bourde d’Alain Juppé. Le ministre de la Coopération a, bien sûr, rectifié le tir en affirmant l’intégrité territoriale du Mali. Il a, certes, fait du politiquement correct, mais il n’a pas réussi à effacer chez les Maliens le sentiment que les bandits armés du MNLA sont parrainés par la France. Une impression que la tournée d’Alain Juppé n’a pas non plus réussi à dissiper.

Difficile de savoir ce que le ministre des Affaires étrangères de la France a dit à ATT lors de son tête-à-tête du dimanche 26 février avec ce dernier au Palais de Koulouba. Cependant, dans ses déclarations diffusées par RFI à l’occasion de son périple, il a laissé entendre que des efforts supplémentaires doivent être déployés pour le développement du Nord-Mali. Il faudrait, peut-être rappeler au chef de la diplomatie française – au cas où il ne l’aurait pas constaté de lui-même- que c’est justement ce que l’Etat malien a entrepris sur le terrain à travers, entre autres, le Programme Spécial pour la Paix, la Sécurité et le Développement du Nord (PSPSDN) et le Projet d’Investissement et de Développement des Régions du Nord (PIDRN) un processus auquel les actions criminelles du MNLA ont, malheureusement, mis un coup d’arrêt.

Du reste, la dynamique enclenchée par l’Etat malien dans le cadre d’une discrimination positive en faveur du septentrion malien au regard des conditions géo-écologiques difficiles a été régulièrement sabotée par les menées subversives du banditisme armé depuis le temps de Ibrahim Ag Bahanga et du mouvement du 23 mai 2006 jusqu’au MNLA. Ne pas reconnaître cette donne serait faire preuve de mauvaise foi.

N’eût été, par exemple, cette donne l’exploitation à grande échelle de la gigantesque réserve d’eaux souterraines du bassin de Tamesna dans la région de Kidal aurait pu constituer un projet structurant à même de donner un formidable coup de fouet à la promotion de l’agriculture et de l’élevage et rendre ainsi possible une réduction significative de la pauvreté dans l’Adrar des Ifoghas, voire dans tout le Nord-Mali. Pour ce faire, Alain Juppé devrait convaincre ses protégés du MNLA que, dans ce monde moderne du 21ème siècle, l’ère des razzias est définitivement révolue et que la vie se gagne désormais à la sueur de son front.

Dans le même ordre d’idée, les bandits armés du MNLA devraient , de leur côté, se convaincre que la belle époque de la politique de la valisette, inaugurée par le président Alpha Oumar Konaré et dont le président ATT s’était fait, un moment, le continuateur, a bel et bien vécu. En effet, il ne s’agit plus d’offrir des attachés-cases pleins de billets de banque à quelques chefs de guerre qui vont se les partager et dont un traître sou ne parviendra aux populations au nom de qui ils prétendent agir.

Le chef de la diplomatie française verse littéralement dans la mauvaise foi quand il affirme, sans sourciller, que les Accords d’Alger sont demeurés lettres mortes. Il est heureux qu’il ait « réaffirmé que la France reste attachée à l’unité et à l’intégrité territoriale du Mali ». Le contraire aurait été plutôt surprenant. Mais on ne l’a jamais entendu condamner clairement les atrocités commises sur de jeunes soldats désarmés à Aguelhok.

Pour rappel, ces soldats âgés de 18 à 22 ans après qu’ils eurent été à court de munitions le 24 janvier 2012 à Aguelhok, localité située dans la région de Kidal, se sont vus les bras attachés au dos avant d’être froidement abattus d’une balle dans la tête. Certains de ces jeunes, des Arabes et des Touareg pour la plupart, ont une fin particulièrement atroce. Ils ont été égorgés ou éventrés par les éléments du MNLA et leurs alliés du moment, selon toute vraisemblance, des hommes d’AQMI venus leur prêter main forte.

On attendait du ministre français de la Coopération qu’il condamne fermement ces faits passibles de crimes de guerre. Alain Juppé l’a soigneusement évité. En revanche, il a souligné la nécessité, voire l’urgence de l’ouverture d’un dialogue avec le MNLA après un cessez-le-feu, cela, laisse-t-il entendre, en vue de l’instauration d’une paix durable au Nord-Mali. Cette initiative française survient au moment où une frange importante de la classe politique vient de concocter un plan de sortie de crise. Elle intervient également au moment où, après avoir subi de lourdes défaites militaire, les bandits armés du MNLA sont au bord de la déroute.

La paix, d’accord, mais pas à n’importe quel prix. Au préalable, il faut chercher les responsables de la tuerie d’Aguel Hoc pour les remettre à la justice afin qu’ils répondent de leurs actes. Il faut surtout éviter d’offrir sur un plateau en or des primes à la criminalité à des bandits armés dont la seule motivation est d’avoir éprouvé, en un moment donné, la fausse mais non moins grisante impression d’être en possession de force après s’être servis dans les arsenaux de Kadhafi dans leur débandades libyenne. C’était ignorer de leur part qu’on ne s’attaque pas impunément à un Etat. Il faut tout sauf leur octroyer des avantages indus du genre : « être intégrés dans l’armée avec grades choisis « ou » possibilité d’avancer selon des critères par eux définis ».

Ces primes à la criminalité seraient de nature à frustrer les autres éléments de l’armée, particulièrement ceux des Arabes et des Touareg qui sont restés loyaux et patriotes jusqu’au bout.

Yaya SIDIBE

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